Phytophthora infestans : comprendre l’ennemi

Le mildiou de la tomate est causé par Phytophthora infestans, un oomycète (pseudo-champignon, plus proche des algues que des vrais champignons). Cette distinction est importante : les fongicides classiques n’agissent pas toujours sur lui. Il doit être traité avec des produits spécifiques aux oomycètes (cuivre, phosphonates).

Cycle infectieux

  1. Les spores (sporanges) survivent dans le sol, les débris végétaux et les tubercules infectés.
  2. Par temps humide (> 90 % d’humidité relative), les spores germent et libèrent des zoospores mobiles.
  3. Les zoospores se déplacent dans l’eau (pluie, rosée) et pénètrent dans les stomates foliaires.
  4. La colonisation des tissus se fait en 4-7 jours selon la température.
  5. Les symptômes apparaissent. De nouvelles spores se forment à la surface des lésions et contaminent les plants voisins.

Conditions déclenchantes

Paramètre climatiqueSeuil de risque élevéSeuil de risque critique
Température10-25 °C15-22 °C (optimum de sporulation)
Humidité relative> 80 %> 90 %
Durée d’humectation des feuilles> 3 heures> 6 heures consécutives
Pluie cumulée (48 h)> 5 mm> 15 mm

Périodes à risque maximum : juillet-août après une séquence de temps frais et pluvieux. Les nuits fraîches (< 18 °C) suivies de journées chaudes avec forte hygrométrie sont le scénario le plus favorable à l’épidémie.

Identifier le mildiou avec certitude

Symptômes par organe

Sur les feuilles :

  • Face supérieure : taches délavées, jaunâtres à brunes, à bords peu définis, aspect huileux.
  • Face inférieure : duvet blanc-grisâtre (sporangiophores portant les spores), visible par temps humide. C’est le signe distinctif du mildiou.
  • Évolution rapide : les taches brunissent, la feuille sèche et meurt en 48-72 h.

Sur les tiges :

  • Plages brunes allongées, légèrement déprimées. Si la tige est totalement ceinturée, la partie au-dessus meurt (fonte de tige).

Sur les fruits :

  • Taches fermes, brunes à brun-chocolat, bosselées ou marbrées.
  • L’intérieur du fruit est bruni en profondeur. Non comestible.
  • Le fruit ne ramollit pas (contrairement à la pourriture grise).

Ne pas confondre avec

MaladieSymptôme distinctifDifférence mildiou
AlternarioseTaches brunes concentriques (cercles), halo jaunePas de duvet blanc. Taches plus nettes
CladosporioseTaches jaunes dessus, velours olive dessousVelours brun-olive, non blanc
Pourriture grise (Botrytis)Pourriture molle grise, duvet grisDuvet gris (non blanc), fruits mous
Coup de soleilTaches blanches ou dorées, papyracéesUniquement sur fruits exposés, pas de duvet

Traitements naturels : efficacité et conditions d’emploi

1. Bouillie bordelaise (sulfate de cuivre + chaux)

La bouillie bordelaise est le traitement de référence anti-mildiou autorisé en agriculture biologique. Le cuivre ionique détruit les spores et inhibe la germination.

Efficacité : préventive uniquement. Le cuivre ne guérit pas une infection déclarée — il protège les surfaces saines.

DosageUsageDélai avant récolte
10 g/L (poudre mouillable)Préventif en période à risque5 jours minimum
15 g/LTraitement renforcé après pluie7 jours minimum
20 g/LTraitement d’urgence si début infection10 jours minimum

Conditions d’application :

  • Temps sec, sans vent, température > 12 °C.
  • Pulvériser les 2 faces des feuilles jusqu’à ruissellement léger.
  • Renouveler après chaque pluie > 10 mm.
  • Ne pas dépasser 6 kg de cuivre/ha/an (réglementation européenne). En jardin : 1-2 traitements préventifs suffisent.

Précaution : le cuivre s’accumule dans le sol. Ne pas traiter systématiquement sans raison.

2. Bicarbonate de soude

Le bicarbonate élève le pH à la surface des feuilles (de 6,5 à 8-9) rendant le milieu inhospitalier pour la germination des spores.

Efficacité : préventive partielle. Moins efficace que le cuivre mais sans effet d’accumulation.

  • Dosage : 5 g de bicarbonate de soude alimentaire par litre d’eau.
  • Adjuvant : ajouter 2 mL de savon noir ou de savon de Marseille liquide par litre (améliore l’adhérence et la pénétration).
  • Fréquence : toutes les 5-7 jours en préventif, ou après chaque pluie.
  • Limites : lessivé rapidement par la pluie. Peut provoquer des brûlures foliaires par temps très chaud (> 30 °C) ou sur jeunes feuilles.

3. Purin de prêle (Equisetum arvense)

La prêle des champs est riche en silice (jusqu’à 25 % de sa matière sèche). La silice renforce les parois cellulaires et rend les tissus végétaux plus résistants à la pénétration des pathogènes.

Préparation de la décoction :

  1. Faire macérer 100 g de prêle sèche (ou 1 kg de prêle fraîche) dans 10 litres d’eau 24 heures.
  2. Porter à ébullition, laisser mijoter 20-30 minutes.
  3. Filtrer. Utiliser pur ou dilué à 20 % en pulvérisation foliaire.

Utilisation :

  • En préventif, toutes les 2 semaines de mai à septembre.
  • De préférence le matin.
  • Conservation : 1 semaine au réfrigérateur.

4. Purin d’ortie fermenté (Urtica dioica)

Différent de la décoction : le purin fermenté contient des acides organiques et des composés azotés issus de la fermentation.

Préparation :

  • 1 kg d’orties fraîches (entières) + 10 litres d’eau non chlorée.
  • Macérer 10-15 jours, remuer quotidiennement.
  • Utiliser quand la fermentation est complète (arrêt des bulles, odeur forte).

Utilisation anti-mildiou :

  • Dilution : 5 % (500 mL pour 10 L d’eau) en pulvérisation foliaire.
  • 1 fois toutes les 2 semaines en période à risque.
  • Action : stimulant des défenses naturelles (inducteur de résistance), pas fongicide direct.

5. Décoction d’ail

L’ail contient de l’allicine et des polysulfures à action fongicide et bactéricide.

Préparation :

  • 100 g d’ail écrasé (non pelé) macéré 24 h dans 1 litre d’eau froide.
  • Porter à ébullition 20 minutes. Filtrer.
  • Diluer à 10 % pour la pulvérisation (100 mL de décoction pour 1 L d’eau).

Application : toutes les 10-15 jours en préventif.

Stratégie de traitement selon la situation

Aucun mildiou visible, temps sec — Situation normale

Programme de base :

  • Bouillie bordelaise 10 g/L : 2 applications en préventif (mi-juillet et fin août).
  • Purin de prêle : toutes les 2-3 semaines de juin à septembre.

Risque élevé (temps frais et pluvieux annoncé)

  • Bouillie bordelaise 12 g/L la veille ou l’avant-veille de la pluie.
  • Renouveler 5-7 jours après.
  • Augmenter la fréquence des purins à 1 fois/semaine.

Mildiou déclaré sur quelques feuilles basses

  1. Supprimer immédiatement toutes les feuilles atteintes. Mettre dans un sac poubelle (ne pas composter).
  2. Bouillie bordelaise 15 g/L sur toute la plante (surfaces saines).
  3. Bicarbonate 5 g/L + savon noir à 48 h d’intervalle du cuivre.
  4. Surveiller quotidiennement. Supprimer toute nouvelle feuille atteinte.

Mildiou sur plus de 30 % de la plante

  • L’arrachage est souvent plus rationnel que le traitement.
  • Retirer le plant entier dans un sac fermé. Ne pas laisser sur place.
  • Traiter les plants voisins à la bouillie bordelaise immédiatement.
  • Pas de tomates ni solanacées à cet emplacement pendant 3-4 ans.

Pratiques culturales préventives

Ces mesures structurelles réduisent l’inoculum et les conditions favorables de 60 à 80 % avant tout traitement.

Espacement et aération

  • Distance entre les plants : 80-100 cm en plein air, 100-120 cm sous serre.
  • Ébourgeonnage régulier (suppression des gourmands) : diminue la densité végétale, améliore la circulation d’air.
  • Effeuillage bas : retirer toutes les feuilles des 30-40 premiers centimètres. Le feuillage bas est le premier contaminé (éclaboussures d’eau depuis le sol chargé de spores).

Gestion de l’arrosage

  • Méthode goutte-à-goutte : arrosage au pied, feuillage sec. Réduit le risque mildiou de 50-70 % comparé à l’aspersion.
  • Arroser le matin uniquement pour que les feuilles aient séché avant la tombée de la nuit.
  • Éviter les arrosages en soirée ou après 16 h en été.

Protection physique

  • Serre froide ou voile de forçage : empêche les éclaboussures de pluie (premier vecteur de contamination). Simple voile P17 suffit.
  • Paillage : couvrir le sol sur 8-10 cm évite les éclaboussures de spores telluriques sur le feuillage bas.

Rotation des cultures

Ne pas planter de tomates, pommes de terre, poivrons ou aubergines (solanacées) au même emplacement avant un minimum de 3-4 ans. P. infestans survit dans le sol et les débris végétaux.

Choix variétal

Quelques variétés à tolérance partielle au mildiou :

VariétéTypeRésistance mildiouProduction
Fantasio F1CocktailBonne (Mf/Mm)Abondante
Fantastico F1GrappeBonneÉlevée
LegendClassiqueCorrecteBonne
Jasper F1CeriseTrès bonneTrès abondante
FerlineClassiqueBonne (sélection INRAE)Bonne

Note : aucune variété n’est totalement immune. La résistance est partielle et peut être contournée par de nouvelles souches de P. infestans.

Bilan des traitements naturels : tableau d’efficacité comparée

TraitementEfficacité préventiveEfficacité curativeFréquenceImpact sol
Bouillie bordelaiseExcellenteNulle10-14 jAccumulation cuivre (raisonner)
Bicarbonate + savonModéréeFaible5-7 jNul
Purin de prêleModérée (fortifiant)Nulle14 jNul
Purin d’ortieFaible (stimulant)Nulle14 jFavorable
Décoction d’ailModéréeFaible10-14 jNul

Association optimale : bouillie bordelaise en traitement de fond préventif + purin de prêle hebdomadaire comme stimulant + bicarbonate en renfort entre deux applications de cuivre.


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